En images : la décrépitude poétique des cinémas indiens

La photographe Katherine Newbegin a immortalisé des cinémas indiens en décrépitude, contrastant avec la clinquante industrie de Bollywood. 

Cinéma Prabhat, Calcutta, Inde, 2010 © Katherine Newbegin

Cinéma Prabhat, Calcutta, Inde, 2010 © Katherine Newbegin

Katherine Newbegin est née à Portland en 1976, puis a étudié la photographie au Hunter College. Son œuvre se centre sur l'intérieur de bâtiments abandonnés, ou du moins dégradés par le temps, photographiés aux quatre coins du monde : en Serbie, en Allemagne, en Inde... la liste est longue.

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Lors de deux voyages en Inde effectués en 2010 et 2011, elle a photographié des cinémas en décrépitude, contrastant avec l'image kitsch et clinquante que renvoie généralement Bollywood. Outre les grandes salles de projection, elle s'est aussi intéressée aux entrées, couloirs et coulisses de ces bâtiments étonnants.

Rappelons au passage que l'Inde est le plus grand producteur de films au monde, son industrie cinématographique ayant d'ailleurs connu une croissance effrenée ces dernières années. Mais cet essor s'effectue au détriment des cinémas de quartier, de plus en plus concurrencés par les nombreux multiplexes flambants neufs qui poussent comme des champignons dans le pays.

Cinéma Moonlight, Calcutta, Inde © Katherine Newbegin

Cinéma Moonlight, Calcutta, Inde © Katherine Newbegin

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Konbini | Êtes-vous allée en Inde en sachant que vous alliez y prendre des photos de salles de cinéma, ou bien ne les avez-vous découvertes qu'une fois sur place ?

Katherine Newbegin | Quand j'ai reçu la bourse de la fondation Tiffany, j'ai tout de suite su que je voulais aller en Inde, mais je n'avais aucune idée de ce que je voulais photographier. J'ai commencé en m'intéressant à quelques hôtels, j'ai brièvement pensé aux temples, mais au fond de mon esprit j'étais en train de penser aux cinémas - ils étaient publics et j'étais intéressée par Bollywood et la façon dont tout cela est profondément enraciné dans la culture.

Dès que j'ai vu mon premier cinéma, j'ai réalisé que c'était ce que je voulais photographier. J'ai divisé la bourse en deux voyages sur deux ans. Durant mon second voyage j'étais très organisée et j'avais une liste de salles de cinéma que je voulais photographier.

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K | Est-ce que les cinémas étaient encore en usage lorsque vous les avez photographiés ?

Oui, ils étaient tous utilisés à l'époque. Au début mon but était de trouver aussi des salles abandonnées. J'en ai trouvé une, mais je n'ai pas pu obtenir la permission nécessaire pour la photographier : il y avait un agent de sécurité qui observait depuis le haut du bâtiment, donc je n'ai pas pu entrer par effraction.

© Katherine Newbegin

Cinéma Chhabigha, Calcutta, Inde © Katherine Newbegin

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K | Qu'est-ce qui vous a plu dans ces cinémas ?

Je pense qu'ils détiennent une histoire très riche. Les couleurs, les motifs, la patine des années d'utilisation par les hommes, la résonance de ce qui avait eu lieu dans ces espaces m'ont parlé. J'ai aussi senti que la culture avait atteint un réel tournant, où de nombreux grands complexes de cinéma étaient construits sans avoir à payer de taxes pendant trois ans, et où les télés devenaient de plus en plus répandues. Je me suis demandée combien de temps ces cinémas pourraient rester ouverts.

K | Avez-vous déjà trouvé des cinémas similaires ailleurs dans le monde ?

Pour être honnête, je n'ai pas cherché, sauf à la Havane, à Cuba, où j'ai effectivement trouvé un cinéma très similaire à ceux qu'il y a en Inde.

K | Est-ce la seule chose qui vous a marquée en Inde ? Avez-vous pris d'autres photos là-bas ?

Je suis devenue assez obsédée avec les cinémas et ne pouvais rien photographier d'autre. J'ai pris quelques portraits ici et là autour des cinémas, et j'ai senti que ça faisait partie de l'histoire et que je voudrais peut-être les utiliser d'une certaine manière plus tard.

K | Savez-vous quand ces salles de cinémas ont été construites ? Était-ce durant la période coloniale ?

Quelques-uns des cinémas de Bombay ont été constuits en 1947-1950 ( dont celui de Naaz), juste après l'indépendance.

Cinéma Naaz, Bombay, Inde © Katherine Newbegin

Cinéma Naaz, Bombay, Inde © Katherine Newbegin

K | Peut-on en trouver beaucoup ? 

J'ai eu du mal à trouver ce type de cinémas, mais dans la plupart des grandes villes j'ai pu trouver deux ou trois cinémas dans ce style ancien qui avaient bien l'apparence que je voulais. À l'exception de Bombay et Calcutta : dans ces deux villes j'ai trouvé plusieurs cinémas à photographier.

Mais je ne suis pas certaine qu'ils soient tous encore debout. Quand j'y suis allé pour la dernière fois, la plupart des cinémas étaient incertains quant à leur futur à cause des taxes importantes (50% du prix du ticket va aux taxes).

K | Ceux que l'on peut voir sur vos photos sont vraiment singuliers et poétiques. Pensez-vous qu'ils révèlent quelque chose à propos de l'industrie cinématographique indienne ?

Oui, je pense que plusieurs de ces théâtres ont été construits en célébration de la culture cinématographique juste au moment de l'indépendance. Il y avait un cinéma à Bombay appelé le "Liberty Cinema", qui n'a épargné aucune dépense (le pin a été importé du Canada) et constituait une réelle icône de l'indépendance indienne. Il a fallu plusieurs années pour le constuire et il a été appelé "Liberty" pour représenter cette indépendance.

Liberty Cinema, Inde © Katherine Newbegin

Liberty Cinema, Inde © Katherine Newbegin

Cinéma Naaz, Bombay, Inde © Katherine Newbegin

Cinéma Naaz, Bombay, Inde © Katherine Newbegin

© Katherine Newbegin

Cinéma Kailash, Calcutta, Inde © Katherine Newbegin

© Katherine Newbegin

Liberty Cinema, Bombay, Inde © Katherine Newbegin

Cinéma Westend I, Delhi, Inde © Katherine Newbegin

Cinéma Westend, Delhi, Inde © Katherine New begin

Par Maxime Retailleau, publié le 17/03/2015

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