En images : Laurence Rasti photographie les homosexuels iraniens

Dans sa série Il n'y a pas d'homosexuels en Iran, la photographe suisse Laurence Rasti s'intéresse à la question du genre, et à la façon dont certains vivent un amour caché dans un pays où ils sont menacés de mort.

© Laurence Rasti

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Alors qu'aujourd'hui, plusieurs pays occidentaux ont légalisé les mariages entre personnes du même sexe, force est de constater que c'est loin d'être partout pareil. En Iran, l'homosexualité est toujours passible de la peine de mort, ce qui empêche à de nombreux couples de vivre pleinement leur amour. C'est précisément ces idylles secrètes auxquelles la photographe Laurence Rasti a décidé de s'intéresser de près.

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Le 24 septembre 2007 à l’Université de Columbia, l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad a déclaré : "En Iran, nous n’avons pas d’homosexuels comme dans votre pays". C'est donc en reprenant ces propos que la photographe a nommé ironiquement sa série Il n'y a pas d'homosexuels en Iran.

Née entre deux cultures - occidentale et iranienne, l'artiste de 24 ans a l'habitude de se rendre en Iran régulièrement pendant son enfance. "Mais c’est des années plus tard que j’ai commencé à être fascinée par cette culture", explique Laurence Rasti. "C’est après des études de graphisme que je me tourne vers la photographie qui va me permettre de m’exprimer sur des thématiques liées à mes origines, aux identités et au genre".

© Laurence Rasti

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C'est en raison de son intérêt pour les codes de beauté et les questions liées au genre que la jeune femme initie ce projet au printemps 2014. "La première étape était de trouver des personnes qui acceptent de faire partie du projet", nous raconte-t-elle.

À l’époque, je ne connaissais pas encore la situation des réfugiés homosexuels iraniens en Turquie. C’est en contactant différentes ONGs qui aident les LGBT iraniens qu’une personne de Denizli, elle-même en attente d’un Visa, m’a contactée et m’a expliquée leurs situations.

Je suis partie sur place la semaine qui a suivi, avec pour seule info un contact anonyme. Nous nous sommes rencontrés et grâce à son aide, puis à celle des autres, j’ai pu rencontrer plus de personnes.

"Identité volée"

Comme nous l'explique Laurence Rasti, à Denizli, une petite ville de Turquie, des centaines de réfugiés homosexuels iraniens transitent. "Ils mettent leur vie en pause dans l’attente de rejoindre, un jour, un pays d’accueil où ils pourront librement vivre leur sexualité. Dans ce contexte d’incertitude où l’anonymat est la meilleure protection, ce travail questionne les notions fragiles d’identité et de genre".

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Mais trouver des sujets qui acceptent de se faire photographier dans un contexte aussi délicat n'est pas toujours chose aisée. Sur les personnes qu'elle a approché, la photographe a pu travailler avec la moitié d'entre elles, soit "une trentaine de sujets" :

Certaines personnes avec qui je suis intime aujourd’hui ne sont toujours pas d’accord pour se faire photographier, même de manière anonyme. Je pense que c’est normal de ne pas brusquer les gens. La plupart ont de lourds passés et/ou un avenir incertain. Il est donc primordial de respecter leurs choix. Je n’essayais donc pas de convaincre une personne à poser.

Dès lors qu’une personne était d’accord pour poser, il était essentiel de ne pas imposer mes idées mais à l’inverse de construire les images à travers un échange, mais aussi de respecter le choix de chacun de se dévoiler ou non.

© Laurence Rasti

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Par ce travail, Laurence Rasti veut surtout "témoigner de la difficulté qu’éprouvent ces personnes à reconstruire une identité qui leur a été volée. En effet, l’être humain nécessite un espace vital d’expression et de reconnaissance dans lequel il peut exprimer librement son identité sociale et sexuelle. Entre images de visages cachés ou découverts, ma série témoigne de la difficulté qu’éprouvent ces personnes à réinvestir l’espace identitaire dont ils ont été privés".

Une touche pop

Si souvent les visages sont couverts dans les photographies, c'est de tissus colorés, de ballons et de fleurs. Ainsi, l'artiste insuffle une esthétique pop à ses clichés, ce qui crée parfois un certain paradoxe avec le sujet :

Il était essentiel pour moi de ne pas victimiser mes sujets. Il est vrai que la situation politique est dramatique et que leur passé est chargé de souvenirs difficiles. Malgré cela, mon intention avant tout était de me focaliser sur leur situation actuelle et l’espoir qu’elle évoque.

Elle est une promesse vers la libre expérience de leur orientation sexuelle et de leurs amours, au-delà du genre. Les images sont donc construites avec des éléments simples, légers, parfois même festifs, le tout pour créer un paradoxe avec la gravité du sujet.

© Laurence Rasti

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Une esthétique qu'elle nourrit de photographes qui l'inspirent, comme Walter Pfeiffer, Juergen Teller ou encore Vivian Sassen. "Dans leur manière de faire poser leurs sujets, on perçoit une réelle collaboration entre le photographe et la personne. J’aime aussi beaucoup les photos de Toilet Paper Magazine qui ont une identité bien marquée. Des images saturées un peu pop mais qui expriment une idée souvent provocatrice", confie Laurence Rasti.

Par ailleurs, elle est très sensible au travail de photographes plus documentaires tels que Martin Kollar ou encore Alec Soth. "À travers ce travail, j’ai voulu y insérer une touche plus personnelle mais aussi plus étendue de la photographie documentaire. Je crée des mises en scène avec les sujets, mais réalise aussi des images plus naturelles dans l’environnement des personnes ou dans la ville et la nature. "

Mais la jeune femme à l'œil aiguisé et au talent ultra prometteur ne compte pas s'arrêter là. Elle va continuer à travailler sur le genre : "En Turquie, je n’ai pas seulement rencontré des homosexuels mais aussi des transsexuels, des transgenres et des travestis. L’identité sexuelle est tellement vaste et propre à chacun. J’aimerais aussi tenter de continuer à travailler avec des Iraniens, ça me rapproche de mes origines." En attendant, elle tente de finaliser ce beau projet sous forme d'un livre, que nous courrons acheter dès sa sortie.

© Laurence Rasti

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© Laurence Rasti

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© Laurence Rasti

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Par Constance Bloch, publié le 20/03/2015

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