En images : Nobuyoshi Araki, photographe libertaire et insatiable

Le musée Guimet, à Paris, consacre une exposition au maître de la photographie japonaise. Les fleurs côtoient les nus féminins et le ciel. Beau et inspirant.

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

Le diablotin de la pop culture japonaise prend ses quartiers à Paris. Nobuyoshi Araki, photographe de 75 ans originaire de Tokyo, est à l'honneur au Musée national des arts asiatiques Guimet (Mnaag) depuis le 13 avril. L'institution consacre une rétrospective à cet artiste majeur, rendu célèbre par ses photos de nus féminins sulfureux, entre bondage et doux voyeurisme. Une œuvre qui dépasse ce simple thème.

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Autorisée à tous les publics - et c'est heureux -, cette rétrospective inédite présente son œuvre composite et pleine de vie. S'il est attendu d'affirmer qu'un photographe vit pour son art, ce lieu commun est particulièrement vrai pour Nobuyoshi Araki, qui a pris plus d'un million de clichés au cours de sa vie. L'inventaire s'avère d'ailleurs impossible, et ce qui nous est offert n'est qu'un échantillon d'une production colossale. Araki photographie partout, tout le temps :

"Prendre des photographies est aussi naturel que respirer.

La photo c'est la vie. La vie est un voyage sentimental."

Fleurs de vie

Tout au long de sa vie, l'artiste éditera lui-même des dizaines de livres. Son modèle ? L'emaki, ancêtre du livre au Japon. Couleur ou noir et blanc, grand format ou polaroids... Comme ces rouleaux anciens, les séries d'Araki se déploient à l'horizontal, et comme à l'infini.

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Exposition Nobuyoshi Araki au Musée Guimet. (Ariane Nicolas / Konbini)

Série "Journal intime" de Nobuyoshi Araki, au Musée Guimet. (Ariane Nicolas / Konbini)

Ce "voyage sentimental" dont il parle plus haut est le nom de la première série autopubliée par Araki, au début des années 1970. Sa femme, Aoki Yoko, sert de modèle à ce récit intime de leur mariage et nuit de noce.

Extrait de la série "Voyage sentimental". (Nobuyoshi Araki / Mnaag)

Extrait de la série "Voyage sentimental". (Nobuyoshi Araki / Mnaag)

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A ces dizaines de clichés empreints d'amour répondent, vingt ans plus tard, ceux pétris de douleurs face à la perte. La femme d'Araki meurt d'un cancer. Ils sont exposés dans la même salle. Le temps ne semble pas avoir eu prise sur l'art d'Araki, qui préfère le noir et blanc pour ces chroniques autobriographiques.

Extrait de la série "Voyage d'hiver" de Nobuyoshi Araki. (Ariane Nicolas / Konbini)

Extrait de la série "Voyage d'hiver" de Nobuyoshi Araki. (Ariane Nicolas / Konbini)

Toutes ces fleurs que l'on voit dans le cercueil de sa femme sont autant de réminiscences de photos prises dès ses débuts. Les premiers clichés d'Araki sont effet des fleurs séchées de cimetières. Comme Mapplethorpe, l'artiste transforme pétales et pistiles et images érotiques, à la perturbante innocence. Un motif qui ne le quitte pas.

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Nobuyoshi Araki. (Ariane Nicolas / Konbini)

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

L'art du "Kinbaku"

Plongées dans la pénombre, ces végétaux sont comme une version désincarnée d'autres mises en scène plus ouvertement libertines, la marque de fabrique d'Araki : les femmes encordées. S'inspirant de l'art ancestral du "Hojojutsu", également appelé "Kinbaku" pour sa version X, ces figures féminines déploient un érotisme stoïque, pose et regard fixe, presque désexualisé. Sommes-nous voyeurs, geôliers, ou simples spectateurs ? La rencontre avec ces modèles, parfois très crue, est toujours surprenante.

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Ariane Nicolas / Konbini)

Combien de femmes Araki a-t-il photographié ? "Des milliers", selon Jérôme Neutres et Jérôme Ghesquière, commissaires de l'exposition. Le second précise, interrogé par Konbini :

"Araki est un homme à femmes, il ne s'en cache pas. Mais il ne couche pas avec ses modèles pour les prendre en photo. Il couche d'abord avec elles, parce qu'il en a envie. Et ensuite, si elles souhaitent poser, il les photographie."

Les nus féminins ne sont pas tous suspendus ni saucissonnés. Ces motifs sont parfois plus allusifs : les cordes deviennent des cheveux ou un bandeau noué autour de la taille. Souvent, Araki prend le soin de glisser une touche d'humour, en plaçant une fleur à la place du sexe ou en posant un jouet au pied du modèle.

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

Japonité 

L'exposition permet de mettre en regard les pratiques photographiques au Japon à un siècle d'écart. L'irrévérence dont fait preuve Araki ne l'empêche pas de s'inscrire dans une tradition culturelle propre à son pays. En témoignent différents clichés pris au XIXe siècle, où l'on aperçoit des hommes ligotés (le bondage est d'abord une pratique militaire) et tatoués à la japonaise, une esthétique que l'on retrouve dans un des rares clichés érotiques d'homme nu.

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Photographie japonaise datant du XIXe siècle/ Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Photographie japonaise datant du XIXe siècle / Mnaag)

(Photographie japonaise datant du XIXe siècle / Mnaag)

Par-delà les nuages

Aujourd'hui, Nobuyoshi Araki est malade. Aveugle d'un œil, il ne se déplace plus que pour pratiquer son art. Ses clichés les plus récents, présentés dans l'exposition, lorgnent dans deux directions. D'un côté, il associe photo et peinture, une technique qu'il a toujours pratiquée mais plus en secret. De l'autre, il se projette déjà dans sa vie d'après, par-delà les nuages d'où l'observe sa femme, disparue il y a près de trente ans.

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

Exposition Nobuyoshi Araki au Musée Guimet. (Ariane Nicolas / Konbini)

Exposition Nobuyoshi Araki au Musée Guimet. (Ariane Nicolas / Konbini)

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Ariane Nicolas / Konbini)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

(Nobuyoshi Araki / Mnaag)

A 75 ans, Nobuyishi Araki laisse derrière lui des centaines de milliers d'images de tous formats, tous coloris, tous horizons. Certaines sont devenues cultes, d'autres resteront à jamais cachées. Cette rétrospective, forcément parcellaire, montre à quel point il s'est accompli comme personne libre à travers son art, mêlant quotidiennement son travail et sa vie privée, défiant la censure, tentant de nourrir depuis 40 ans à son regard insatiable. Un regard qui prône la liberté inconditionnelle, dans le calme et la volupté.

Polaroids de Nobuyoshi Araki exposés au Musée Guimet. (Ariane Nicolas / Konbini)

Polaroids de Nobuyoshi Araki exposés au Musée Guimet. (Ariane Nicolas / Konbini)

Par Ariane Nicolas, publié le 16/04/2016

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