Intifada Rap : les visages du rap palestinien

En 2006 Pierre Mérimée et Jacques Denis sont partis à la rencontre du rap palestinien. Dans un reportage au long cours, publié initialement dans le Nouvel Observateur, et édité depuis peu par la librairie LO/A, on croise les figures d'un genre qui n'en était alors qu'à ses débuts.  

Intifada Rap - Crédit Image Pierre Mérimée

Intifada Rap © Pierre Mérimée

2006. Après des années de lutte, la seconde Intifada, commencée après la visite d'Ariel Sharon sur l'Esplanade des Mosquées le 28 septembre 2000, prend fin. C'est une année charnière pour la situation au Proche-Orient. Le Hamas prend le pouvoir, le débat politique semble se durcir autour de la question de la religion et d'une réponse forte à "l'envahisseur" israélien.

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Cette réalité politique se donne également à voir comme une transition "générationelle". D'une acception résignée de la cohabitation vers un durcissement des lignes partisanes, Pierre Mérimée, photographe, et Jacques Denis, journaliste, constatent que la jeunesse palestinienne tourne le dos aux vieilles gloires du Fatah pour embrasser le discours radical du Hamas. Ils le ressentent dès qu'ils foulent du pied les territoires, mais également quand ils écoutent les nouvelles voix du hip-hop local.

Intifada@Rap

Et pour certains, cette scène rap naissante est l'angle qu'ils choisissent pour appréhender l'évolution politique et sociétale. 

Tamer, Suhell et Mahmoud forment DAM, fleuron du hip-hop palestinien. Fondé en 1999 a sorti deux albums et se posent comme l'une des pointures de ce nouveau continent musical - Intifada Rap © Pierre Mérimée

Tamer, Suhell et Mahmoud forment DAM, fleuron du hip-hop palestinien. Fondé en 1999 les membres de DAM ont sorti deux albums et se posent comme les hérauts de ce nouveau continent musical - Intifada Rap © Pierre Mérimée

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Une scène que les deux hommes ont rencontrée loin de son terreau originel comme le rappelle Jacques Denis :

Au départ, on a un ami en Angleterre qui, à l'époque, produit un disque de ce groupe qui s'appelle DAM [pour Da Arabian MC's, ndlr]. Je vais les voir à Londres, j'en parle à Pierre avec qui je fais équipe depuis des années sur d'autres sujets et avec qui on avait l'habitude de choisir une ville ou un musicien comme angle. On décide que la clé du sujet va être l'émergence du hip-hop à l'époque en Israël / Palestine, avec toujours l'idée, évidemment, de raconter les préoccupations de la jeunesse palestinienne à la fin de la seconde Intifada.

En novembre 2006, pendant onze jours, le duo enchaîne les rendez-vous et avale les kilomètres pour dresser le portrait de ce vivier créatif nouvellement né. En effet, si les premiers soubresauts d'un hip-hop palestinien remontent à la fin des années 1990, c'est véritablement au tournant du nouveau millénaire qu'il se développe et rencontre une première popularité.

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De Ramallah à Lod, de Shu'Fat à Nazareth, du groupe DAM, première entrée dans ce milieu particulier au collectif ME7, de G-Town au rappeur Saz, alors que la Palestine s'embrase, la jeunesse vibre au rythme des basses rondes du hip-hop.

D'après les deux journalistes, cette éclosion est aussi due à l'Internet haut débit. L'accès à une meilleure connexion permet aux MC's locaux de découvrir les standards américains du genre. Ils s'en inspirent, l'imitent et finissent par créer leur propre lexique en réinvestissant le territoire de la musique populaire et folklorique.

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On en était au moment où les mecs faisaient beaucoup de reprises. Ils commençaient aussi à composer leurs propres instrus avec l'idée de développer leur propre discours musical. Ils prenaient par exemple appui sur la musique traditionnelle locale et notamment une forme de poésie qui s'appelle le Zajal.

"Intifada@Rap", le titre du reportage lors de sa première parution dans les colonnes du Nouvel Observateur, est le témoignage de l'ancrage politique et technologique de cette nouvelle scène. Mais loin de se limiter à ce kaléidoscope de portraits, le propos des deux journalistes est plus vaste.

Le ghetto en toile de fond

D'abord, par le rap, c'est une jeunesse palestinienne métissée que les deux journalistes tentent de figurer. Celle des centres-villes, mais aussi celle des faubourgs où la musique est tout ce qu'il reste à des individus bringuebalés entre plusieurs langues, écartelés entre une identité qu'ils réfutent et une autre qui ne trouve pas de cadre légal.

"Intifada Rap" - Crédit Image Pierre Mérimée

Intifada Rap © Pierre Mérimée

Dès lors, les photos de Pierre Mérimée s'attaquent à la description du cadre de vie de ces MC's. Entre gravats, impacts de balles et quartiers enclavés à la périphérie des villes, elles se font l'écho d'une situation sociale extrême dans un pays inlassablement troublé politiquement.

Jacques Denis et Pierre Mérimée rappellent :

J.D |  Nous, on a rencontré un Israël que bien peu de gens connaissent et qui est assez éloigné de ce que les gens savent. Celui qui apparait dans l'oeil de jeunes Palestiniens : celui de l'exclusion, d'une situation proche de l'apartheid.

P.M | Des quartiers gangrénés par la drogue, par les ventes d'armes...

J.D | Et c'était une volonté forte de Pierre d'ancrer les artistes dans leur réalité, dans leur monde.

Au moment du reportage, le hip-hop, musique des masses éduquées, se fait peu à peu emblème du ghetto. La jeunesse palestinienne se met à l'heure de 2Pac et de 50 Cent. Les MC's arborent les emblèmes du gangsta rap, les beats se font support de revendications des oubliés de l'état d'Israël. De ceux qui vivent une exclusion urbaine en plus de l'oppression politique.

Cette évolution sociologique a poussé les deux journalistes à visiter ces quartiers "sensibles", comme le rappelle Jacques Denis :

En gros à l'époque ça commençait à toucher les gens du ghetto. C'est un peu le phénomène qu'il y a eu en Afrique de l'Ouest dix ans plus tôt où le hip-hop était essentiellement porté par des membres de la bourgeoisie consciente et s'est propagé au ghetto ensuite, notamment à Ramallah.

D'une apparition dans les hautes sphères de la société palestinienne vers ses bas-fonds, le rap rencontre peu à peu un large public. Invisible dans une grande partie des photos du reportage, les deux journalistes le rencontrent en chair et en os un soir de 2006 aux abords du théâtre Al-Qasaba de Ramallah.

Les spectateurs se massent devant le théâtre XXXX avant la performance de DAM - Intifada Rap © Pierre Mérimée

Les spectateurs se massent devant le théâtre Al-Qasabah avant la performance de DAM - Intifada Rap © Pierre Mérimée

Les MC's du groupe DAM sur scène - Intifada Rap © Pierre Mérimée

Les MC's du groupe DAM sur scène - Intifada Rap © Pierre Mérimée

Ce soir-là, DAM donne un concert à l'occasion du lancement de son premier album, Ihda ("dévouement" en arabe). Pour un soir, la Palestine se fait un peu Compton, New York ou Houston ; les baggies remplacent, une fois n'est pas coutume, les keffiehs. Et les MC's du groupe tonnent : "Écoutez-nous et ne perdez rien de notre message. Notre album est la nouvelle Intifada, nos paroles sont les pierres!"

Girls power

Dans cette communauté naissante, on retrouve beaucoup de femmes. Un peu étonnant quand on compare à la faible féminisation du hip-hop dans l'Hexagone. Elles sont un maillon identifiable du rap palestinien. Pour Jacques Denis, loin des préjugés, cet investissement de la gent féminine est quelque chose de logique à la lumière de l'Histoire et de la tradition laïque de la Palestine : 

De ce qu'on en a vu, les femmes sont nombreuses à rapper et en plus, elles sont défendues ! Je pense à DAM, par exemple, qui a fait un texte sur la situation de la femme en Palestine. De manière générale, il y a une tradition laïque assez forte en Palestine que l'on doit à l'OLP et au FPLP, qui étaient des organisations à gauche. Ce qui n'est évidemment pas le cas du Hamas.

Légende à faire - Intifada Rap © Pierre Mérimée

Le groupe Arapyot (qui signifie "les femmes qui chantent en rap") est composé de Nahwa Abd El Al et Sara Hathoot. Elles sont l'un des visages féminins de ce mouvement  - Intifada Rap © Pierre Mérimée

Identifiables, les femmes rappeuses n'en subissent pas moins les foudres du Hamas. La transition politique est en marche. À ce sujet, Jacques Denis note :

La situation de la femme était en train de changer avec l'arrivée du Hamas, Hamas qui fait un vrai travail d'action sociale et qui a récupéré comme ça les faveurs de ces jeunes mais qui a en même temps branché le virus de la religion.

À la lumière de ce dernier aspect, l'entreprise des deux journalistes gagne en profondeur. Par le rap palestinien, c'est un entre-deux qu'ils ont capturé. Le hip-hop comme le buvard de l'encre de l'Histoire.

Il est possible de se procurer le livre Intifada Rap par ici ou en se rendant directement à la librairie LO/A. Sur le même sujet, le documentaire Slingshot Hip-Hop sorti en 2008 s'attaque à la même thématique et met en scène, peu ou prou, les mêmes acteurs. Il est également disponible chez LO/A ainsi que sur Internet

Par Tomas Statius, publié le 27/06/2014

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