Larry Clark : on a parlé skate, photo et New York des 90's avec Léo Fitzpatrick

À l'occasion de la vente des photos de Larry Clark au Silencio et alors que Kids fête ses 20 ans, on est allé parler skate, photographie et années 90 avec Léo Fitzpatrick, acteur fétiche du réalisateur.

Crédits photo : Thomas De Ambrogi

Crédits photo : Thomas De Ambrogi

J’avais rendez-vous au Silencio à 12h30. J’arrive en skate. Le moyen de transport m'est paru évident pour me rendre à une vente de Larry Clark. En arrivant par les Grands Boulevards, je discerne déjà la file d’attente devant le club qui est, à son habitude, le plus sélect' de Paris. Des vieux à la coule, des amateurs d’art, des ados branchés, des habitués du lieu qui négocient leur entrée coupe-file, il y a de tout. Ce jour-là, et c’est chose rare, il n’y aura pas de privilégiés. Tous ces gens sont venus chercher le même Graal : un tirage original des photos de Larry Clark.

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Le réalisateur du légendaire Kids (1995), et Léo Fitzpatrick, l’ado sulfureux au centre du film, ont eu l’ingénieuse idée de vendre les vieux tirages de Larry pour 100€ pièce. Un prix presque dérisoire compte tenu de la côte habituelle du photographe, mais c’est pour la bonne cause. En gros, Larry Clark voulait que des jeunes, les kids, aient les moyens de se payer une de ses photos. Ces clichés représentent une époque, un état d’esprit, une attitude.

Les gens entassés dans la file d’attente auront chacun un quart d’heure pour choisir une photo parmi les milliers de clichés entassés dans une boite, posée dans une salle qui fait la taille d’une petite chambre.

Pendant que les autres fouillaient, j’étais isolé dans la salle d’à-côté avec Léo Fitzpatrick, la figure du skate, l’acteur, l’artiste, afin d’essayer de comprendre ce que les gens venaient réellement chercher ici et de mieux cerner le vieux monsieur qui les avait fait déplacer : Larry Clark.

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Crédits photo : Lucrecia Laurel (Silencio 2014)

Crédits photo : Lucrecia Laurel (Silencio 2014)

Konbini | Tu as rencontré Larry Clark alors que tu faisais du skate dans New York, peux-tu me raconter la scène ? 

Léo Fitzpatrick | J’ai rencontré Larry il y a 24 ans. J’avais 14 ans à l’époque et personne dans notre groupe de potes ne savait qui il était. On était juste des gosses et on ne connaissait rien au monde de l’art, du coup au début on était hyper suspicieux, genre : "pourquoi un vieux mec de 50 piges traine ici et prend des photos de nous en train de skater et de faire des conneries ?". Je me suis même demandé si c’était pas un flic.

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C’était donc assez bizarre au début mais il était ami avec Tobin Yelland, un photographe de skate très populaire, mon préféré à vrai dire, qui a beaucoup bossé pour Thrasher et Big Brother magazine. Il a photographié quelques-uns des meilleurs skaters du monde. Tout le monde savait qui était Tobin Yelland, il était célèbre pour nous, tandis que Larry était juste un vieux type qui trainait. Du coup, vu que Larry était pote avec Tobin, les gens lui ont donné comme un laisser-passer, même si on trouvait ce monsieur assez louche quand il était seul.

K | Un pass d’acceptation, un peu à la manière d’un gang ? 

Ouais, parce qu’à l’époque, le skate était une petite communauté où tu devais d’abord te faire accepter, un peu comme dans la mafia. Puis les skaters sont naturellement douteux et suspicieux envers toute forme d’autorité ou envers n’importe quelle personne plus âgée.

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En fin de compte, à force de trainer avec nous et de prendre des photos, Larry Clark est devenu assez familier. Il était toujours dans le coin et il s’est même mis à faire du skate, haha ! Il avait 50 ans mais il roulait en skate car il savait qu’il devait gagner notre respect ; il trainait avec les meilleurs skaters de l’époque comme Julien Stranger, Mark Gonzales, John Cardiel… Nous on se demandait comment c’était possible qu’un vieux connaisse autant de skaters.

Au bout d’un moment, il a commencé à nous parler d’un film qu’il voulait faire. Personne ne savait de quoi il parlait, si c’était vrai ou faux, jusqu’à ce que ça arrive pour de vrai. En fin de compte, même pendant le tournage, on ne savait toujours pas ce qu’on était en train de faire, on ne savait pas que ça allait devenir un vrai film. C’était juste qu’on n’avait rien à faire de plus cool cet été là.

K |Ça vous a paru bizarre qu’un vieux photographe qui ne connait pas grand chose au skate veuille faire un film avec des jeunes skaters dedans ? 

Non, c’était plus l’idée que quelqu’un veuille bien nous mettre dans un film qui nous a paru étrange. Quand tu vis ça tous les jours, le skate, les potes, New York, ça ne paraît pas si intéressant ni excitant, les journées se ressemblent, y a eu une baston là, tel mec s’est bourré la gueule, un autre a couché avec un fille… Ça nous paraissait normal quoi.

K | Ça devait être un peu excitant d’un point de vue personnel j’imagine. 

Ouais, bien sûr, c’était cool pour nous mais est-ce que ça valait la peine d’en faire un film ? J’ en sais rien.

K | Vu le succès de Kids, ça valait sûrement le coup. 

Haha ouais, c’est sûr. Larry a eu l’intelligence d’admettre dès le départ qu’il était trop vieux pour écrire ce film. Il savait exactement ce qu’il voulait voir dedans mais il ne parlait pas tout à fait le langage des kids, il ne comprenait pas toujours tout ce qu’on disait ou faisait. Du coup, son vrai coup de génie a été de demander à Harmony Korine d’écrire Kids. À l’époque, Harmony avait seulement 19 ans et il a écrit le film très vite, en deux ou trois semaines.

Crédits photo : Thomas De Ambrogi

Léo Fitzpatrick. Crédits photo : Thomas De Ambrogi

K | Harmony Korine était avec vous ou avec Larry Clark à la base ?  

Harmony connaissait tous les skaters de l’époque, il faisait lui même du skate donc il a été facile à trouver.

K | Larry vous avait montré son travail avant de tourner Kids ? Ses séries photo plus anciennes, comme Tulsa par exemple ? 

Non, je pense qu’il a justement préféré garder son travail loin de nous, il ne voulait pas qu’on se dise qu’il était timbré. J’avais 16 ans à l’époque et je n’aurais pas su comment réagir à son art. Aujourd’hui j’adore ce qu’il fait et je trouve son travail génial, tout simplement parce que je peux le comprendre mais à l’époque, il n’avait pas intérêt à nous montrer ses photos.

Ça me rappelle qu’à la base, au casting pour Kids, on était trois gars à "postuler" pour jouer Telly, mon personnage. La mère du premier savait qui était Larry Clark et l’a interdit de jouer dans le film. Le deuxième a grandi trop vite et a connu le côté obscur de la puberté un peu trop tôt. Ma mère à moi s’en foutait, elle a signé le contrat à la va-vite quand elle a rencontré Larry, ils se sont même plutôt bien entendus.

K | Comment était Larry pendant son travail ? Est-ce qu’il était plutôt observateur ou au contraire, assez présent ? 

Tu sais, c’est marrant, car les gens croient qu’il y a beaucoup d’improvisation dans Kids, alors qu’il n’y en a vraiment très peu, je dirais 5% d’improvisation maximum dans tout le film. C’est seulement parce qu’Harmony Korine est un très bon auteur. Les gens de la compagnie qui produisait le film étaient hyper nerveux car aucun d’entre nous n’avait jamais joué dans un film auparavant.

C’était un gros pari pour Larry. Un pari à 1,5 million de dollars sur le fait qu’il réussirait à nous gérer et à nous faire jouer comme il le voulait. Je dis toujours qu’un autre réalisateur n’aurait jamais pu faire ce film parce qu’à l’époque, aucun skater ne respectait aucun adulte. Mais avec Larry Clark, c’était différent, on sentait qu’il avait vécu une vraie vie, qu’il n’était pas juste un beauf sorti d’école de ciné.

Et même si pas mal de jeunes disparaissaient pendant le tournage pour aller fumer de la beuh ou boire un coup, il y avait toujours un respect très fort pour Larry qui faisait toujours revenir les kids sur le lieu de travail. Sans le respect, tu ne peux pas faire un film avec des jeunes qui n’ont jamais joué.

K | Quand tu as vu Kids pour la première fois, tu en as pensé quoi ? 

Je sais pas… Je crois que j’ai vu Kids une seule fois il y a 20 ans et c’était vraiment bizarre à regarder pour moi… Et à écouter aussi ! Ma voix est juste incroyable, c’était impossible d’être objectif. Dans un sens j’ai aussi beaucoup aimé le fait que tout ce qu’il se passe dans le film est très fidèle à la réalité, hormis le fait que j’avais jamais baisé à l’époque haha !

Crédits photo : Thomas De Ambrogi

Léo Fitzpatrick. Crédits photo : Thomas De Ambrogi

K | Du coup tu as dû faire semblant au casting ? 

En fait, les auditions pour Kids c’était juste des gosses qui devaient parler de sexe, qui devaient faire croire qu’ils l’avaient fait. J’avais juste eu une seule expérience sexuelle avant de faire ce film. C’était pas la meilleure expérience que j’ai eue… Je pense même que c’est la pire partie de sexe que quelqu’un peut avoir lors d’une première fois.

Du coup, pendant le casting, tu fais genre que tu l’as déjà fait parce que c’est ce que les teens font de toute façon. Tous les gamins le font : "Meeec, laisse tomber, j’ai fait l’amour tellement de fois !". En fin de compte, on était déjà dans le jeu d’acteur avant même de le faire pour le film. Quand tu es adolescent, tu manques tellement de confiance en toi que tu surjoues, tu exagères tout, genre : "J’suis macho, j’suis trop cool, j’ai carrément niqué trop de fois !". C’est normal.

Crédits photo : Thomas De Ambrogi

Léo Fitzpatrick. Crédits photo : Thomas De Ambrogi

Aussi, Kids est vraiment fidèle à ce qu’était New York à l’époque. Pas au New York d’aujourd’hui. Il y a pourtant des jeunes qui bougent à NY en disant : "C’est le film Kids qui m’a donné envie de venir ici". En fin de compte, ils atterrissent dans une ville complètement différente.

K | L’esprit de l’époque a disparu ? 

Ouaip. Complètement. Mais après je dis peut-être ça parce que tout les anciens sont un peu nostalgiques de leur jeunesse.

K | Si tu avais 14 ans aujourd’hui, en 2014, à quoi ressemblerait Léo Fitzpatrick ?

Grande question. Déjà, je pense que je ne ferais pas de skate. Je serais plutôt genre jongleur et je riderais un putain de monocycle haha ! Parce que c’est antisocial. À l’époque, le skate était un truc d’anti, maintenant c’est devenu énorme, tout le monde sait ce qu'est le skate. J’étais un gosse bizarre et un peu fou à l’époque et les skaters l’étaient aussi. Tous les skaters étaient "fucked up" d’une manière ou d’une autre et c’est pour ça que le skate est devenu une sorte de grande famille dysfonctionelle.

Tu réalises que tu n’es pas le seul mec chelou du coin et c’est ce qui attire les gens dans la famille : les ressemblances. Aujourd’hui le skate est beaucoup trop gros et commercial, ça ne me conviendrait pas, c’est pour ça qu’à mon avis, je serais plutôt parti en tournée avec une troupe de cirque ou une connerie dans le genre.

K | Tu écoutais quoi comme musique à l’époque ?

Du Wu-Tang évidemment. C’était au moment où Gravediggaz ont commencé, d’ailleurs ils sont sur la B.O. de Kids. J’écoutais pas mal de trucs louches comme Pharcyde, Artifacts ou Jeru the Damaja, bref, du hip-hop du début des nineties. À l’époque, le skate de San Francisco et celui de New York allaient de pair avec le hip-hop.

Il y avait aussi une sorte d’intersection entre le skate et les rave parties. Si tu mates les styles des skaters de l’époque, c’est un espèce de mélange bizarre de plein de trucs. Tu pouvais aller à une teuf dans un skatepark et voir Lady Miss Kier du groupe Deee-Lite aux platines.

Plein de skaters trainaient avec les DJs, on était en 1992-93, au moment où seulement les gens bizarres trouvaient que le skate était cool. Tu pouvais éviter la file d’attente devant les clubs juste parce que t’avais ton skate, aujourd’hui je ne pense pas que ça puisse arriver.

Crédits photo : Thomas De Ambrogi

Léo Fitzpatrick. Crédits photo : Thomas De Ambrogi

K | Et Larry Clark, il écoutait quoi ? 

Larry écoute de tout. À l’époque, il écoutait beaucoup de trucs bizarres, du hip-hop et d’autres trucs plus pointus comme Daniel Johnston, Folk Implosion ou Slint, des groupes un peu plus obscurs. Il faut savoir que quand Larry est sur un projet, il va écouter de la musique qui ressemble à ce qu’il est en train de faire. Pendant le tournage de Wassup Rockers, il n’écoutait que du punk. Il essaye de rentrer dans la tête des jeunes qu’il filme.

K | Qu’est-ce que tu préfères chez Larry Clark ? 

Son attitude qui dit : "J’vous emmerde". C’est incroyable, il a 70 ans, il n’en a jamais eu rien à foutre de ce que les gens pouvaient penser de lui et c’est toujours le cas aujourd’hui. C’est vraiment impressionnant. On pourrait croire qu’il voudrait ralentir mais il est toujours rempli de feu. Il reste vivant et bosse à fond, parfois juste pour faire chier ceux qui voudraient qu’il arrête. Il file plein axe et j’admire vraiment ça. Parfois j’ai moi-même l’impression d’être une tapette mais quand je traîne avec lui, je suis là à dire à tout le monde d’aller se faire foutre, haha !

K | Il a une énergie, une aura contagieuse ? 

Oui, vraiment. La plupart des gens de son âge prennent leur retraite ; Larry, lui, vient juste de finir un nouveau film. Larry Clark, c’est quelque chose.

Sur cette exposition, Larry Clark dit qu’"il s’agit d’un juste retour pour tous les skaters et fans qui souhaitent avoir un souvenir de moi. Je peux ainsi mourir heureux." 

Publié le 11 septembre 2014

Par Thomas De Ambrogi, publié le 27/07/2015

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