Le malaise d'un reporter de guerre immergé dans le jeu de survie The Last of Us

Ashley Gilbertson, photoreporter de guerre au TIME, s'est plongé dans le jeu The Last of Us : Remastered pour tenter d'y faire son travail, comme sur n'importe quel théâtre d'opérations militaire. Son point de vue de non-gamer mais d'habitué à la violence "réelle" donne un article passionnant à lire sur le site du journal, ainsi qu'un point de vue plutôt négatif sur la perception de la violence que dégage ce genre de jeux vidéo. 

the last of us

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

Avant d'être dépassé par le blockbuster Grand Theft Auto V, le jeu le plus bankable de l'année 2013 sur Playstation 3 se nommait The Last of Us. Qualifié de "chef-d'œuvre" par plusieurs publications spécialisées en jeux vidéo, il s'est vu offrir une version remasterisée pour une nouvelle sortie sur Playstation 4.

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Le joueur qui pénètre l'univers de The Last of Us se retrouve parachuté dans un monde post-apocalyptique peuplé de personnes infectées où les personnages luttent pour leur survie. Mais ils ont aussi la possibilité de s'échapper de la course infernale pour la survie grâce à un mode photo, où le protagoniste a le pouvoir de capturer, éditer et partager des photographies de ses accomplissements.

Le TIME a eu l'idée d'envoyer son photojournaliste Ashley Gilbertson en mission dans The Last of Us Remastered pour rapporter un travail photographique. Ce reporter de guerre chevronné est auteur de nombreux travaux photographiques sur les conflits qu'il a traversés, notamment la guerre en Irak dont il a tiré le bouquin Whiskey Tango Foxtrot.

Pourtant, le reporter chevronné ne fait pas la fine bouche lorsque TIME l'envoie virtuellement au charbon.

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J'ai adoré le concept. Ça m'a inspiré l'idée du photojournalisme produit sans appareil photo physique, représenté à la perfection dans le travail de Mishka Henner, No Man's Land, un projet qui utilise Google Street View pour documenter les problèmes de prostitution en Europe.

Gilbertson a tout à fait raison : de plus en plus d'individus, journalistes ou non, se penchent sur des outils d'observation virtuels afin de documenter un sujet. Il aurait d'ailleurs pu parler d'autres travaux, comme celui d'Alex Alsup qui a exploré la terrible dégradation de la ville de Détroit grâce à ce même outil Google, entre autres.

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

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À part le fait que ses tâches sont moins dangereuses à travers l'écran de sa télévision, la méthode du reporter n'a que peu différé avec celles qu'il utilise sur le terrain : entrer quelque part et n'en repartir que lorsqu'il est persuadé d'avoir pris la meilleure photo possible.

Sauf qu'il avoue trouver son travail plus compliqué à accomplir dans The Last of Us puisqu'en plus de devoir documenter ses actions, il doit aussi essuyer les attaques d'humains assoiffés de sang.

"J'ai détesté ça"

Tout vétéran de la guerre en Irak qu'il fût cinq ans durant, il raconte que c'est précisément la violence du jeu qui l'a le plus perturbé.

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J'ai détesté ça. Quand j'ai couvert la guerre, c'était avec un appareil photo, pas un flingue. Chez moi, je réalisais au bout de trente minutes de jeu que je développais des crampes à l'estomac, que ma vision se troublait avant finalement de m'effondrer. J'ai sérieusement pensé que ça serait mon dernier reportage pour TIME.

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

Pour pallier son incapacité à dealer avec son travail de photographe et celui de survivaliste, il arrête de jouer chez lui et laisse les parties de combat à un collègue photographe de la rédaction de TIME. Une fois la zone voulue nettoyée, la manette change de main et Gilbertson peut faire son taf de reporter.

Il se rend alors vite compte de la différence entre son expérience du front, où il n'envoyait quotidiennement que huit à dix photographies à sa rédaction, et celle du jeu vidéo, où les dangers ne sont subis que par le protagoniste à l'écran :

Au combat, j'ai besoin de me trouver en position, préparé pour chacune de mes prises, et je n'ai alors que quelques centièmes de secondes pour les prendre avant que la situation ne change et que je doive me déplacer. Un moment, une séquence.

Dans le jeu, je pouvais arrêter le temps. J'avais un temps illimité pour faire mes expériences et capturer l'image en variant angles, profondeur de champ, exposition, grain, vignettes et objectifs.

"Les imperfections rendent la photographie humaine"

Or, tout finit par être un peu trop parfait pour Gilbertson. "C'était trop propre", témoigne-t-il. Et il poursuit : "Ce n'était pas compliqué de shooter des images qui rappelaient des affiches de films de guerre ou qui auraient pu servir de publicité pour le jeu lui-même [...]. Je suis persuadé que ce sont les imperfections qui rendent la photographie humaine".

Et de poursuivre :

Dans la publicité, les choses semblent parfaites. Dans le journalisme, il manque toujours un truc. Ce que certains voient comme une faiblesse dans notre travail, je le vois comme faisant partie de notre tableau.

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

Aussi, notre Robert Capa 2.0 finit par être bloqué par un nouvel obstacle : parmi les protagonistes de ce monde post-apocalyptique plus triste qu'un jour de pluie à Dunkerque, "aucun [d'entre eux] n'exprime sa détresse. Et ça, pour moi, c'était bizarre". À part de la colère parfois, c'est surtout de la "nonchalance" que semblent éprouver les divers personnages.

Je suis intéressé par un type de photographie plus engagé émotionnellement, là où ce sont les réactions de l'être humain face à une situation qui donnent vie à une histoire.

Accoutumance à la violence

Finalement, Ashley Gilbertson tire un âpre constat de son expérience. Primo, il est vraiment nul aux jeux vidéo. Mais surtout, et cela déplaira sans doute aux gamers qui nous lisent, s'accoutumer autant à la violence visuelle du jeu vidéo "finit par nous transformer nous-même en zombies [il ne s'agit pas de zombies dans le jeu vidéo mais de personnes infectées, ndlr]".

C'est la plus grande question que je me pose en tant que photographe. Comment toucher un lectorat pour qui voir des gens qui meurent en masse dans les zones de guerre est inhabituel à la suite de jeux comme celui-ci ?

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

(Crédits image : Ashley Gilbertson)

Par Théo Chapuis, publié le 18/09/2014

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