Les femmes photographes mises à l'honneur dans une exposition

L’exposition "Qui a peur des femmes photographes ?" présentée jusqu’au 24 janvier 2016 aux musées d’Orsay et de l’Orangerie revient sur les grands noms féminins de la photographie.

À l’heure où n’importe quelle personne détenteur d’un smartphone peut s’improviser photographe, il semble important de se rappeler de ceux et celles qui ont largement contribué à l’acception de ce médium. Qu’elles soient photojournalistes, photographes artistiques, amateures ou professionnelles, les femmes photographes talentueuses ont été bien plus nombreuses que ne le laissent croire les manuels d’histoire de la photographie.

Souvent oubliées au profit de leurs homologues masculins, l’exposition "Qui a peur des femmes photographes ?" permet ainsi de se remémorer la contribution des pionnières, de l’invention officielle du médium en 1839 jusqu’en 1945.

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"Le titre de l’exposition est peut-être un peu alambiqué pour le public mais il permet de surprendre et de faire réagir. Il est emprunté à la pièce de théâtre écrite par Edward Albee, Who’s Afraid of Virginia Woolf ?, qui a été présentée à Broadway en octobre 1962", commente Guy Cogeval, président des musées d’Orsay et de l’Orangerie, avant d’ajouter :

Le rôle des femmes dans la création et en particulier dans la photographie n’a pas encore été suffisamment pris au sérieux en France. Elles sont pourtant essentielles pour comprendre la modernité en marche dans les arts. Le critère de l’appartenance sexuelle de l’artiste à un genre ne devrait pas en être un. Pourtant, les femmes ont encore un tel déficit de visibilité qu’il faut bien mettre les points sur les "i".

En effet, "une partie du public ignore tout bonnement que les femmes ont été nombreuses à forger l’histoire de la photographie depuis ses débuts", complète Abigail Solomon-Godeau, critique et historienne d’art et de photographie. À l’occasion de cette exposition, la première du "genre" en France, nous avons donc sélectionné pour vous dix clichés de dix femmes qui, chacune avec sa spécialité, ont marqué l’histoire de la photographie.

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Julia Margaret Cameron, une des pionnières du gros plan

03. Cameron_Mrs Herbert Duckwort, 12 avril 1867

Mrs Herbert Duckworth, 12 avril 1867
. Épreuve sur papier albuminé à partir d’un négatif sur verre au collodion Paris, BnF, Estampes et photographies 
© Paris, Bibliothèque nationale de France.

Impossible de parler des femmes photographes du XIXème sans mentionner Julia Margaret Cameron qui malgré une carrière tardive – elle commence à s’intéresser à la photographie à 48 ans – et courte, a marqué l’histoire de la photographie. Pionnière du gros plan, celle qui voulait  "révolutionner la photographie", a su se distinguer par le flou maitrisé de ses compositions et par le choix de ses sujets.

Issue de la bourgeoisie et proche des cercles artistiques victoriens, des peintres et littéraires de son temps, Cameron a pourtant su vivre de son art, une manière de subsister à ses besoins à mesure que la fortune familiale s’amenuise tout en "s’amusant" avec ce nouveau médium.

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Dans cette photo, Cameron fait le portrait de sa nièce Julia Jackson, peu de temps avant son mariage avec Herbert Duckworth. Si le mariage se termine de manière tragique avec la mort inattendu de son mari, cette photo rappelle l’importance de l’institution du mariage pour la photographe anglaise et le rôle crucial de beaucoup de femmes photographes à l’époque, souvent bannies de l’université et des milieux académiques, celui de gardiennes de la mémoire familiale.

Frances Benjamin Johnston ou la photographie comme objet d’ "empowerment" des femmes

07. Johnston_Autoportrait en travestie velocipédiste

Mills Thompson travesti, vers 1895
. Épreuve au platine
 Washington D.C., Library of Congress 
© Library of Congress, Prints & Photographs Division

Convaincue que l’indépendance des femmes passe par l’exercice d’un métier, Frances Benjamin Johnston n’a eu de cesse de répéter que la photographie n’est pas qu'une affaire d'hommes. Au contraire, considérée comme un véritable objet d’ "empowerment" pour les femmes, la photographie peut même être une affaire lucrative selon la photographe américaine.

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En 1897, elle expose ainsi dans son célèbre article "What a Woman Can do with a Camera", paru dans le Ladies’ Home Journal, les tenants et aboutissants d’une carrière photographique, incitant par la même occasion les femmes à se lancer dans le métier. Celle qui incarne la New Woman aura ainsi joué de l’ironie dans ses autoportraits pour remettre en question l’image patriarcale afin de pousser les femmes à prendre conscience de la domination masculine.

Dans cet autoportrait qui date de 1895, Frances Benjamin Jonhston, costume bien ajusté, moustache postiche et bicyclette à la main, se travestit ainsi en homme. À cette époque, faire de la bicyclette est proscrit aux femmes, poser ainsi est donc un sérieux affront aux inégalités femmes-hommes et symbolise par la même occasion l’émancipation des femmes qui passe par la liberté et la mobilité.

Gertrude Käsebier et les indiens du Wild West Show

297.1962

The Red Man (L’Homme rouge), vers 1900. Épreuve au gélatino-bromure d’argent New York, The Museum of Modern Art

Comme beaucoup d’autres, Gertrude Käsebier a commencé à pratiquer la photographie en tant qu’amateure, immortalisant ainsi les scènes familiales. Une fois ses trois enfants élévés, elle décide tout d’abord de rentrer à l’Institut Pratt afin de se former à la peinture. C’est finalement un voyage en Europe qui la fera revenir vers son premier passe-temps : la photographie. La santé déclinante de son mari la pousse à trouver un travail rémunérateur : elle décide de devenir photographe professionnelle et ouvre son premier studio en 1898.

Comme Johnston, elle n’aura de cesse de promouvoir le travail de photographe pour les femmes et cofonde en 1910 la Women’s Federation Photographer’s Association of America, où elle donne des conseils aux femmes qui voudraient suivre son exemple. Si elle est connue pour ses images de la maternité, la prolifération de ses photos l’amène à travailler sur différents supports et sujets, proposant ainsi de saisissants portraits d’Indiens.

C’est en allant voir la pièce de théâtre Wild West Show de Buffalo Bill qui retrace l’histoire des Indiens et leurs batailles avec les cowboys du Far West que Käsebier se fascine pour leur histoire. Red Man fait ainsi partie de cette série de portraits poignants qui se concentrent davantage sur l’individu que sur ses costumes, comme il était coutume de faire à cette époque.

Christina Broom et la couverture des suffragettes

Young Suffragettes © Museum of London

Jeunes suffragettes faisant la promotion de l’exposition de la Women’s Exhibition de Knightsbridge, Londres, mai 1909
. Épreuve photomécanique (carte postale)
Londres © Christina Broom/Museum of London

N’hésitant pas à arpenter les rues de Londres pour capturer des milliers d’images, Christina Broom se lance dans la photographie en créant un business de carte postale arborant des images de Londres, des scènes de vie, des événements populaires sportifs tels que les courses de chevaux, ou encore des clichés des membres de la royauté.

Si elle est aujourd’hui considérée comme la première photoreporter anglaise, c’est grâce à sa couverture des manifestations des suffragettes britanniques, dont le fameux slogan "Deeds not words" – "des actes plutôt que des paroles" – reste gravé dans les mémoires. Tout commence le 21 juin 1908, alors qu’elle se rend au gigantesque meeting de la Women’s Social and Political Union qui rassemble pas moins de 500 000 personnes dans Hyde Park. Un événement historique qui amorce le combat des femmes anglaises pour accéder, au même titre que leurs homologues masculins, au vote.

Ce jour-là, elle n’est pas venue en tant que défenseur de la cause des femmes, mais en tant que photographe, domaine essentiellement reservé aux hommes au début du 20ème siècle. Y voyant un business florissant, elle couvre ainsi tous les événements des suffragettes de 1908 à 1914, réalisant les portraits des plus grandes activistes féministes de l’époque.

Jessie Tarbox Beals et le président Roosevelt

NPG.81.172

Le Président des États-Unis Theodore Roosevelt, Edith Roosevelt et David Rowland à l’Exposition universelles de Saint-Louis, Missouri, 1904
Épreuve au gélatino-bromure d’argent, 18,4 x 19 cm
 © Washington, National Portrait Gallery, Smithsonian Institution; gift of Joanna Sturm Digital image

Si Jessie Tarbox Beals est une des premières femmes à faire de la photographie nocturne et à porter à l’image des programmes éducatifs et artistiques destinés aux enfants et aux chômeurs, elle est principalement connue pour ses clichés de l’Exposition universelle de 1904 à Saint-Louis dans le Missouri.

Alors qu’à l’époque la plupart des femmes photographes se cantonnent à exercer leur métier dans des studios photo pour réaliser des portraits, elle fait partie de celles qui aiment immortaliser des événements où peu de femmes sont conviées. C’est ainsi qu’en 1904, The Buffalo Inquirer, pour lequel elle travaille, l’envoie couvrir l’Exposition universelle.

Demandant l’accréditation un peu tardivement, on lui refuse dans un premier temps son passe-presse pour accéder à l’événement. Avec son caractère bien trempé, elle finit par convaincre l’administration de la laisser rentrer avant que l’exposition ne commence. L’accréditation en poche, celle-ci ignore les restrictions qui sont imposées aux journalistes et sort son appareil photo dès qu’elle peut, se risquant même à grimper sur des échelles pour avoir de meilleurs points de vue.

Elle n’hésite pas à interrompre Roosevelt lors de sa venue à l’exposition pour prendre des photos. Il faut croire que son culot aura plu au président américain puisqu’elle obtient par la suite une accréditation pour la soirée présidentielle et l’accompagne lors de plusieurs réunions.

Ruth Bernhard ou le nu féminin

01. Bernhard_embryo

Embryo, 1934, tirage 1955-1960. Tirage argentique, 19,05 x 16,51 cm sans cadre. Keith de Lellis Gallery, New York
Reproduced with permission of the Ruth Bernhard Archive, Princeton University Art Museum. © Trustees Princeton University
© Photo courtesy of the Keith de Lellis Gallery, New York

Ruth Bernhard commence à photographier des femmes nues à partir de 1934. Exclusivement en noir et blanc, habilement éclairés, les clichés de la photographe allemande, souvent érotiques, demandaient une préparation méticuleuse. En effet, elle était connue pour passer des heures, parfois des jours, à préparer la composition de la photo qu’elle souhaitait prendre en une seule prise.

Ne cachant pas sa bisexualité et fréquentant le milieu lesbien de l’époque, elle considérait la photographie de nu comme un processus contribuant à l’émancipation des femmes, une manière de se réapproprier leur corps, alors que le 19ème siècle interdisait le nu photographique aux femmes.

Elle-même dira à Margaretta K. Mitchell, auteure de l’ouvrage “Ruth Bernhard: Between Art and Life”  : "Si j’ai élu pour thème la forme féminine, c’est que la beauté a été avilie et exploitée par notre XXe siècle sensuel. [...] La femme a été la cible de beaucoup de choses sordides et faciles, surtout en photographie. Relever, élever, mettre en valeur avec un respect intemporel l’image de la femme, a été ma mission – la raison de mon travail."

Tina Modotti, la communiste engagée

02. Tina Modotti_Woman with Flag

Woman with Flag, 1928. 
Tirage argentique, tirage 1976 par Richard Benson, 24,9 x 19,7 cm
Museum of Modern Art (MoMA), New York
 Curtesy of Isabel Carbajal Bolandi
 © 2014. Digital image, The museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

D’abord modèle d’Edward Weston, avec qui elle vit une relation intense, elle passe derrière l’objectif lorsqu’ils partent s’installer ensemble au Mexique. Au côté de cet homme à la fois amant et mentor, elle apprend ainsi à manier l’appareil photo. Très engagée politiquement, elle s’intéresse rapidement aux rapports qu’entretiennent l’art et la politique à travers des personnalités tels que Diego Rivera et Frida Kahlo.

Elle laisse ainsi peu à peu de côté ses clichés de fleurs et d'objets pour se dédier à sa lutte en photographiant les indigènes et en documentant la lutte sociale des plus démunis. La plupart des photos qu’elle a prises au Mexique sont alors des commandes du journal communiste El Machete. Son activisme politique acharné lui aura ainsi valu d’être déportée.

Margaret Bourke-White, l’autoportrait comme affirmation du statut professionnel

4x5 original

Margaret Bourke-White (1904-1971) Self-portrait with camera (Autoportrait à la camera)
. Tirage argentique, 34.9 x 22.7 cm
 Los Angeles County Museum of Art (LACMA), Los Angeles 
© Digital Image Museum Associates/LACMA/Art Resource NY/Scala, Florence

FortuneLifeHarper’s Magazine ou encore le New York Times Magazine, Margaret Bourke-White aura collaboré avec les plus grands journaux et magazines de l’époque. Adepte des expéditions photographiques, elle fait partie des très rares femmes qui ont sillonné l’Union Soviétique des années 1930. Intrépide, elle immortalise aussi bien les allemands qui envahissent l’ex-URSS, l’armée de l’air des États-Unis en Afrique du Nord, l’armée américaine en Allemagne ou encore les camps de concentration.

Bien consciente de son statut et de son importance, la photographe américaine pose alors en pantalon, chambre photographique dressé sur un trépied en main, pour un autoportrait non sans symbolique. En effet, l’autoportrait en photographie peut s'apparenter à une forme de carte de visite qui exprime un statut professionnel. En réalisant cet autoportrait, Margaret Bourke-White montre ainsi qu'elle est "maître" de son appareil photo et rappelle par la même occasion que le métier de photoreporter n'est pas réservé qu'aux hommes.

Barbara Morgan ou l’art du photomontage

08. Morgan_We-are-three-woman

We are three women – We are three million women, 1938 Tirage argentique, 33.7 x 45.5 cm © Münchner Stadtmuseum, Sammlung Fotografie

Si Barbara Morgan se dédie tout d’abord à la peinture en étudiant l’histoire de l’art et en enseignant par la suite à l’Université, elle prend réellement conscience du potentiel artistique de la photographie en exposant les travaux d’Edward Weston qu’elle est chargée d’accrocher lors d’une exposition sur le campus. Elle n’aura dès lors de cesse de défendre la photographie comme un art à part entière. Elle commence ainsi à expérimenter de nouvelles techniques tels que la surimpression de négatifs et l’association de tirages qu’elle considère comme des poèmes visuels.

La rencontre avec la chorégraphe et danseuse Martha Graham va marquer un tournant dans sa carrière de photographe. Elle va commencer à saisir les métaphores du corps de la célèbre danseuse avec cette idée que la gestuelle permet d’exprimer de profonds sentiments. Adepte de la photographie expérimentale, elle fait également partie des premières à avoir expérimenter le light painting.

Dorothea Lange et la Migrant mother

07. Lange_Human erosion

Human Erosion in California (Migrant mother) Tirage argentique, 50 x 40 cm © Münchner Stadtmuseum, Sammlung Fotografie © Dorothea Lange Collection, Oakland Museum, Oakland, USA

Dorothea Lange aura contribué majoritairement à la photographie documentaire. Embauchée par la Farm Security Administration (FSA) créée par le Ministère de l’agriculture en 1937, dont un des projets est de photographier les Américains les plus frappés par la grande Dépression et la sécheresse qui détruit les cultures agricoles, la documentaliste est chargée de fournir des photographies illustrant la nécessité d’un tel projet.

C’est dans ce cadre que Dorothea a photographié un de ses plus célèbres et emblématiques clichés : Migrant mother. Le 6 mars 1936, alors qu’elle rentre d’une journée bien remplie, elle aperçoit sur le bord de la route près d’une voiture abandonnée une femme et ses trois enfants. Il se fait déjà tard, elle poursuit sa route sans s’arrêter. Hantée par le visage de cette femme et par celui de ses enfants, elle rebrousse finalement chemin.

Florence Owens Thompson, ouvrière agricole, attend son mari parti chercher une voiture de dépannage. Elle prend alors six clichés après avoir parlé du projet de la FSA avec son sujet. La fameuse Migrant Mother, devenue symbole de la Grande dépression aux États-Unis, immortalise ainsi la compassion envers une famille qui souffre de la pauvreté.

Pour plus d'informations sur l'exposition, rendez-vous sur le site du Musée d'Orsay et de l'Orangerie

Par Anaïs Chatellier, publié le 28/10/2015

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