Photo : ces gens seuls au Pitchfork

Certains sont adossés à un large poteau, d'autres à de longues barrières métalliques et les plus courageux sont dehors, dans le grand froid. Une clope dans le bec, un cornet de frites écorné, sinon déchiré, ou un appareil photo dans les mains : tels sont les "trucs" qui les accompagnent. Et il y en a un qui a la tête fixée droit dans le sol. Trop d'alcool, c'est en tout cas ce qu'on suppose.

Au Pitchfork 2013, il était commun de voir des gens seuls. Ça n'a probablement rien de spécifique à ce festival qui se tient tous les ans dans la Grande Halle de la Villette. De cette approche de la solitude dans un temple du m'as-tu-vu et de la reproduction sociale des styles comme des comportements, plusieurs profils émergent.

Le photographe

Il y a tout d'abord le photographe. Il vient seul, arrive seul, travaille seul, mange seul et boit seul. Il place les relations sociales au-dessous de la prise d'images. On le trouve un peu partout mais la plupart du temps il est loin du bar et proche des "crash barrières", ces monstres froids qui lui évitent de toucher le public. Pour ne pas rater le prochain concert.

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(Crédit Image : Louis Lepron)

C'est à ce moment-là qu'il n'est plus seul, lorsqu'il s'agite devant les musiciens. Il parle avec ses confrères, jette un sourire ou une réflexion quand il sort son objectif. Mais les trois premières chansons d'un artiste passées, il fait face à une franche solitude guidée par la sélection tatillonne de sa production.

Le mec bourré

Il y a ensuite le mec camé, le mec bourré, le mec qui a assez ingurgité d'alcool pour un bus de lycéens avant même d'avoir mis un pied dans l'enceinte du festival. Ceux qui l'accompagnent s'amusent, dans un premier temps, de son état. Puis l'amusement, dans un second temps, laisse place à la lassitude.

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Leur ami bourré, ils le lâchent au bout de quelques heures, sinon minutes. Normal, Hot Chip vient de débarquer sur la scène rose. Petit répit solitaire pour le type, vite rattrapé par l'inquiétude d'un de ses potes, celui qui est toujours inquiet. Les secours du Pitchfork débarquent : il n'a rien, juste trop de grammes pour parler et lever sa tête. Ce soir, c'est pas sa soirée. Mais ça, il le comprendra demain.

(Crédit Image : Louis Lepron)

La fille occupée

Elle est espagnole, ne parle pas un mot de français mais a réussi, ses yeux ayant parcouru les fissures des murs de la Grande halle, à dégoter une prise pour son iPhone. Elle est forte. Tellement qu'elle va passer de longues minutes au téléphone, ne se souciant guère du contexte du lieu dans lequel elle se trouve.

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(Crédit Image : Louis Lepron)

Elle pourrait être dans le métro, chez le coiffeur ou dans son bain avec la même pomme à la main gauche que son attitude serait exactement la même. Mais non, elle est en plein festival et parle (fort) avec son ami(e) ou un de ses parents. Pitchfork, ce lieu idéal pour recharger son smartphone.

Le mec de la sécurité

A coté, non loin de là, posé sur un banc, un type de la sécurité. Sourcils au plus près des yeux, gueule de bulldog, dégaine de mec à ne pas faire chier. Isolé, on dirait qu'il essaye de se concentrer pour prévenir les problèmes. Avec ses jambes écartées, il donne l'impression d'être le maître des lieux, mais seul, face a la longue queue d'attente des festivalières qui ont une envie pressante.

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(Crédit Image : Louis Lepron)

Quand on recule un peu, on se rend compte que la "sécurité" fait partie d'un ensemble plus grand : un arrêt d'autobus de personnes solitaires. On pourrait y voir là un quai de métro, tant ces trois personnes, aussi différentes qu'isolées, ne semblent rien attendre du Pitchfork.

Il y en a un qui se met des gouttes dans les yeux puis se mouche ; le second, un technicien de surface, attend que le passage incessant des gens pressés s'arrête - ce qui ne se fera pas avant quatre ou cinq heures ; le troisième, vous le connaissez déjà.

L'arrêt de bus de la solitude. (Crédit Image : Louis Lepron)

Les personnes "VIP"

Au quartier VIP, l'endroit où les bières coûtent le même prix qu'au bar - mais c'est quand même cool d'avoir un "VIP" sur son bracelet vert fluo, on trouve aussi des gens seuls.

Il y a soit le mec qui est captivé par la pile de magazines Glamour disposés gratuitement (et d'ailleurs, on se demande ce que peut bien foutre un tel magazine ici, à quelques encablures d'un détaillant Rough Trade qui vend du Danny Brown et du Warpaint), soit celui qui joue avec son téléphone alors qu'un panneau indique, juste derrière lui, "Pop you up".

(Crédit Image : Louis Lepron)

(Crédit Image : Louis Lepron)

Et les autres

Enfin, il y a tous les autres. Ils sont assis, à même le sol, cherchent leur clé, leur téléphone, en se mettant à l'écart des groupes de gens. Il y a aussi ceux qui posent leur dos contre un mur, comme pour éviter de se montrer alors que, plus haut, tout le monde se marre et se lave dans la bière.

C'est le paradoxe des festivals de musique qui se veulent une communion d'un artiste vers un public. Le public n'est pas forcément en "communion", lui : il vient parfois goûter sans accompagnement aux groupes qu'il préfère. Ou alors, c'est l'appareil photo qui vient capturer une solitude temporaire.

(Crédit Image : Louis Lepron)

(Crédit Image : Louis Lepron)

Par Louis Lepron, publié le 10/11/2013

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