Quand la photo part en quête de la beauté dans le visage des défigurés

Comme un défi, Cyril Caine s'est attelé à déceler la beauté dans le visage des pires défigurés. Son projet photographique poignant donne à voir ceux qu'on ne montre jamais.

L'un des visages défigurés photographiés par Cyril Caine (Crédits image : Cyril Caine Photography)

L'un des visages défigurés photographiés par Cyril Caine (Crédits image : Cyril Caine Photography)

Dans le froid Under The Skin de Jonathan Glazer, Scarlett Johansson interprète une belle et étrange alien en quête de proies masculines. Sa méthode de chasse ne change guère de tout le film : faire mine d'être égarée au volant, demander sa route et réussir à gagner la confiance d'hommes pour qu'ils montent dans sa voiture. Au détour d'une route de campagne, elle jette son dévolu sur un personnage aux traits violemment difformes. Il est interprété par Adam Pearson, un Londonien de 29 ans défiguré par un neurofibrome.

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L'extraterrestre ne fait aucun cas de sa laideur. Au contraire, pour le séduire, l'actrice le complimente sur ses mains. De par sa fragilité, sa solitude et la honte de son apparence, le rôle qu'incarne ce jeune homme dans Under The Skin va briser le cercle sans fin de chasse à l'Homme de l'extraterrestre incarné par Johansson. Finalement, il devient celui qui transcende l'humanité et ses sentiments ; et va la rendre possible à comprendre, même pour un alien, même pour un prédateur.

C'est ce qui a décidé Adam Pearson à accepter le rôle. Dans une excellente interview accordée au Guardian, il raconte qu'il a endossé ce personnage "parce qu'il est touchant et sincère (...). Pour moi, ce film parle avant tout de notre monde avec un regard neuf, sans préjugés. C'est comme regarder le monde à travers les yeux d'un extraterrestre, je suppose".

Under The Skin n'est donc pas un film de science-fiction "uniquement pour la science-fiction". Son propos est celui du sentiment d'humanité et de l'apparence, Glazer questionnant la laideur, la beauté et notre vision subjective de ces notions.

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Un photographe et un chirurgien plastique

Un autre artiste, photographe celui-là, a décidé d'aborder ces questionnements avec le professeur Bernard Devauchelle, chef du service de Chirurgie Maxillofaciale du CHU d’Amiens. En 2005, assisté de Sylvie Testelin et Benoît Lengelé, le médecin réalise alors la première greffe partielle du visage sur une jeune femme défigurée par son chien.

Autant dire que le professeur, véritable star de la chirurgie faciale, en connaît un rayon question esthétique. Voilà pourquoi c'est donc dans son service que le photographe Cyril Caine a décidé de discrètement s'installer, afin de tirer un portrait cru et sans merci des défigurés qui le peuplent.

"Powerful Portraits", c'est en ces termes que Huh magazine et Feature Shoot décrivent cette prenante série photo qui remonte à 2010. Et ça fait sûrement plaisir à leur auteur, qui évoque les peintres Matthias Grünewald et Albrecht Durer.

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Pour Feature Shoot, il raconte :

La première fois que j'ai rencontré l'un de ces défigurés, j'ai immédiatement pensé au Retable d'Issenheim [de Matthias Grünewald, ndlr] ; le visage de cette personne était irréel et c'est ce qui était fascinant.

Discerner l'âme

Après avoir plus longuement approché ces gueules-cassées, s'être plongé dans la contemplation de leurs traits, Cyril décide d'accomplir une série photo artistique, "et non pas concentrée sur l'aspect médical". Ce qui l'intéresse, sous les traits distordus, les lèvres boursouflées, le front proéminent, la mâchoire cassée ou le nez difforme, c'est la beauté de l'être humain.

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Aujourd'hui, on constate que notre société aime les visages ultra-liftés. Pourtant ce sont tous les mêmes. La plupart des gens défigurés se cachent. Ils n'ont pas la moindre vie sociale à cause du look et des mots des "gens normaux". C'est vraiment dommage.

Convoqué par le professeur Devauchelle pour tenter une expérience photographique autour de ses patients, Cyril et le médecin décident d'entreprendre une véritable série. Pensée conjointement, l'idée est de capturer "les pires cas de défiguration au monde" et d'avoir pour projet "de les rendre beaux". Pour ce faire, le photographe parle de "capturer le moment opportun, le moment dans leurs yeux où l'on peut presque discerner l'âme".

Poignants et semblables à nul autre, les portraits de Caine nous confrontent à nos propres contradictions. Ici, au spectateur de faire l'effort, à lui de remettre en question ce qu'il pense, ou plutôt ce qu'il croit savoir du beau. Car la mission de l'art n'est pas de nous montrer de jolies choses, elle n'est pas de conforter l'individu dans ses a priori esthétiques, mais bien de questionner le sens de chaque chose. Beauté comprise.

(Crédits image : Cyril Caine Photography)

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(Crédits image : Cyril Caine Photography)

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(Crédits image : Cyril Caine Photography)

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(Crédits image : Cyril Caine Photography)

Par Théo Chapuis, publié le 30/06/2014

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