Stephen Shore, l'immortel innovateur de la photographie

Stephen Shore, pionnier et poids lourd de la photographie américaine, est actuellement célébré aux Rencontres d'Arles à travers une longue rétrospective, la première en Europe. Retour sur son parcours à travers quatre de ses clichés.

"Self-portrait, New York, New York, March 20, 1976" (Crédits image = Stephen Shore)

"Self-portrait, New York, New York, March 20, 1976" (Crédits image : Stephen Shore)

À six ans, il reçoit son premier kit de chambre noire. À neuf ans, il fait ses premières photographies en couleur. À 14 ans, il présente quelques clichés au conservateur en photographie du Museum of Modern Art de New York (MoMA), qui lui en achète trois. À 17 ans, il rencontre Andy Warhol et commence à travailler avec lui et toute sa clique. À 24 ans, il est le deuxième photographe encore en vie à avoir une exposition sur son travail au Metropolitan Museum of Art de New York, un des plus grands musées du monde. Nous sommes en 1971 et la légende Stephen Shore vient de naître.

Publicité

L'artiste est une figure emblématique de la photographie américaine, qui est passée par bien des étapes. D'abord proche de la factory de Warhol où il photographiait en noir et blanc, il se tourna vers la couleur, à un moment où seuls le marketing et la mode utilisaient le procédé. Il s'agit de son domaine de prédilection, on le définit depuis comme "un des photographes coloristes américains les plus importants".

Sam Stourdzé, l'actuel directeur des Rencontres d'Arles, nous décrivait il y a quelques semaine l'exposition Stephen Shore de la sorte :

Stephen Shore, on connaît bien [...]. La nouveauté ici, c’est qu’il n’y avait jamais eu de grande rétrospective de son œuvre, c’est la première. Souvent, on fait commencer sa carrière aux années 70 ; mais cette exposition va permettre de faire remonter son travail dès les années 60, à l’époque où il était très proche de la Factory et d’Andy Warhol.

Il a ensuite été proche des mouvements conceptuels, du land art. Les dix premières années de sa carrière, il a plutôt pris des photos en noir et blanc. Remettre cet artiste dans ce contexte de l’art américain des années 60, ça va permettre de comprendre beaucoup mieux son travail en couleur des années 70. Sa série mythique, Uncommon Places, sera présentée de manière complète. Ce qui change donc, c’est l’exhaustivité : si vous venez voir Stephen Shore, vous aurez tout vu.

Publicité

Retour à travers quatre clichés sur l'évolution de l'art de Stephen Shore.

1965 - 1967 : l'époque Andy Warhol

"Andy Warhol, Sam Green, Marcel Duchamp" (Crédits images : Stephen Shore, Cordier Ekstrom Gallery)

"Andy Warhol, Sam Green, Marcel Duchamp" (Crédits images : Stephen Shore, Cordier Ekstrom Gallery)

L'anecdote racontée plus haut sur l'achat de trois clichés par Edward Steichen, alors conservateur en photographie du MoMA, n'est pas vraiment une anecdote. Il s'agit plutôt du point déclencheur du décollage de la carrière de Shore, qui a alors 14 ans. Il commence à se faire un nom à New York, et se fait repérer un peu partout, notamment par l'artiste le plus en vue à l'époque, un dénommé Andy Warhol.

Publicité

Entre 1965 et 1967, Stephen, à peine majeur, pénètre le cercle intime de l'artiste et fait partie des quelques photographes qui auront suivi son usine, sa Factory, alors en plein essor. En ressortent des portraits en noir et blanc puissants, témoins involontaires d'une époque clé de l'art contemporain, démystifiant l'intouchable Warhol. Que retiendra-t-il de la courte mais intense expérience ? Dans une interview au quotidien suisse Le Temps, il déclarera ainsi :

J’ai fréquenté des artistes qui prenaient des décisions encore et encore, qui expérimentaient. Cela a été mon apprentissage esthétique.

American Surfaces, un journal intime photographique

"Granite, Oklahoma, July 1972" (Crédits images : Stephen Shore)

"Granite, Oklahoma, July 1972" (Crédits images : Stephen Shore)

Publicité

Quelques années plus tard, Stephen prend de la bouteille et s'aventure en dehors de New York, l'expérience Factory toujours en tête. Il se rend donc au Texas, où des amis l'attendent. Il découvre autre chose, loin de sa culture de la nuit new-yorkaise. Il décide de réaliser une sorte de journal intime photographique de ce voyage, prenant absolument tout en photo, chaque personne rencontrée, chaque endroit visité, chaque repas ingurgité. Parti avec une caméra des plus classiques, l'homme prendra des centaines de clichés de son quotidien pour une série dénommée American Surfaces.

La multiplication des instantanés et son non-originalité n'est pas s'en rappeler un certain Andy Warhol. L'art en série, bien qu'existant depuis bien longtemps, atteint ici son paroxysme. Le but de Shore est d'essayer au mieux la réalité telle qu'elle est, sans artifice. La légende raconte même qu'il aurait envoyé ses pellicules aux usines Kodak, comme n'importe quel amateur de l'époque, au lieu d'utiliser sa propre chambre noire, afin de garder l'aspect réaliste de la chose.

Et pour cela, il quitte le noir et blanc pour passer à la couleur. L'importance du projet est bien le début de la banalisation de cette pratique, alors réservée au monde de la publicité et très mal vue dans la branche artistique. Robert Frank, autre figure majeure de la photographie, déclarait : "Le noir et le blanc sont les couleurs de la photographie, la photo en couleur est vulgaire." Ce qui explique qu'American Surfaces ait été tant mal reçue à l'époque.

 L'apogée, avec Uncommon Places

"Ginger Shore, Causeway Inn, Tampa, Fla., Nov. 17, 1977”  (Crédits images : Stephen Shore)

"Ginger Shore, Causeway Inn, Tampa, Fl., Nov. 17, 1977” (Crédits images : Stephen Shore)

On touche ici le cœur de l'œuvre de Stephen Shore, son plus beau travail, son plus connu et qui a influencé une grande partie de la génération d'apprentis photographes des années 1980, 1990, 2000 et plus encore. De retour de son voyage, il souhaite continuer son ouvrage, avec cette fois des tirages plus grands, plus imposants, se plongeant dans la perspective, tout en maintenant sa ligne sur l'utilisation de la couleur.

Une fois armé d'un appareil grand format et d'un trépied, l'Américain est parti explorer son pays, immortalisant tout sur son passage, des restaurants kitschissimes à ces pancakes matinaux en passant par un parking rempli de Cadillac. Mais un de ses clichés les plus célèbres est bien celui de cette femme de dos dans une piscine de Tampa Bay, en Floride. La lumière donne aux couleurs un aspect pittoresque impressionnant, mais qui ne sera reconnu que bien plus tard, la couleur n'étant toujours pas tolérée dans ce monde si particulier.

Un grand portraitiste, à contre-courant

"Lee Cramer, Bel Air, Maryland, 1983." (Crédits image : Stephen Shore)

"Lee Cramer, Bel Air, Maryland, 1983." (Crédits image : Stephen Shore)

Tout le long de sa carrière, le photographe a réalisé des portraits, en gros plan ou de plus loin. Choisir parmi les centaines de portraits réalisés était nécessaire pour les besoins de cet article, bien que complexe. Nous avons néanmoins choisi celui-ci, datant de 1983, car, bien que peu connu, il reflète parfaitement l'atmosphère des portraits de l'artiste.

Dans une interview de 2009 avec Vice, Shore expliquait l'intérêt des portraits, à sa façon :

C'était mon beau-père dans sa cuisine. Je dirais ça à propos de portraits en général que je trouve très intéressants : nous lisons les expressions faciales et signaux auxquels nous sommes culturellement sensibles comme des émotions particulières. Il y a aussi un autre problème : les expressions faciales changent avec le temps et, lorsqu'elles sont ôtées de leur durée comme dans la photographie, leur sens véritable peut changer. [...]

D'un côté, il y a quelque chose de profondément fictif sur le portrait, mais aussi la possibilité d'avoir un aperçu de la compréhension des gens. Je trouve également que la photo communique quelque chose sur son état d'esprit. Et c'est là que réside l'énigme du portrait.

De cette définition presque proustienne, on retiendra l'amour de Stephen Shore pour le réalisme, pour l'envie de faire de la photographie une vision plus que réaliste du monde. Toujours à contre-courant, l'homme reviendra au noir et blanc dans les années 90, une fois la couleur démocratisée dans le monde de la photo d'art.

Stephen Shore, 67 ans, navigue entre l'Ukraine et la Palestine, quand il n'utilise pas son compte Instagram de manière compulsive. Lorsque Libération lui demande s'il estime avoir appartenu à l'âge d'or de la photographie, l'artiste répond :

Pas spécialement, dans la mesure où je préfère voir dans ce médium une capacité permanente à se réinventer. Tenez [il se lève et, avec son smartphone, photographie en plongée un bout de plastique par terre, au milieu de brindilles, avec la pointe de ses chaussures qui apparaît dans le cadre], prenez toutes ces images comme celle-ci qu’on voit sur Instagram et confrontez-les avec celles de Lee Friedlander qui, dans les années 60, photographiait les paysages américains depuis la vitre ouverte de sa voiture, en laissant apparaître le rétroviseur : quelle différence au fond ? Peut-être certains sont-ils juste plus en avance que d’autres sur leur époque, tout simplement.

"Plus en avance que d'autres sur leur époque", voilà le talent de Stephen Shore résumé en quelques mots. Sa rétrospective sera aux Rencontres d'Arles jusqu'au 20 septembre.

Par Arthur Cios, publié le 17/07/2015

Copié

Pour vous :